Les quelque 14.000 ambulances que compte la France ont le droit de s’affranchir du Code de la route, mais uniquement en cas d’urgence.
Seulement, en réalité, certains chauffeurs abusent de ces largesses et provoquent des accidents parfois mortels.
En cause, une course à la rentabilité, comme a pu le constater le 20H de TF1.

Sirènes et gyrophares rendent les ambulanciers prioritaires. Mais certains y ont recours de manière injustifiée. "On leur met souvent la pression pour aller plus vite", explique un soignant face à la caméra du 20H de TF1, dans le reportage visible en tête de cet article. "Les patients deviennent des colis" au motif du "rendement", poursuit-il. 

Une course à la rentabilité source d’insécurité routière et d’accidents parfois mortels. Comme le 22 août 2022 à Lyon, lorsque les jeunes Iris et Warren sont morts alors qu'ils circulaient en trottinette électrique, fauchés par une ambulance privée. Son chauffeur n’avait plus que deux points sur son permis probatoire.

En 2021, 115 ambulances ont été impliquées dans des accidents, dont 9 ont été mortels. Les ambulanciers ont-ils tous les droits sur la route ? Pour comprendre, nous embarquons avec Jeremy. Ce matin-là, il prend en charge un patient sous dialyse. Il n’y a donc aucune urgence, mais d’autres types de transport nécessitent effectivement de rouler sirènes hurlantes. "Ça nous permet de mettre les avertisseurs lumineux et les avertisseurs sonores et de pouvoir rouler à une vitesse plus élevée", nous précise-t-il.

C'était un prorata de ce qu'on ramenait en transports
Un ambulancier sous couvert d'anonymat

Rouler vite et griller des feux, cela fait partie du métier d'ambulancier. Mais certains en abusent hors du cadre d’une procédure d’urgence. Souvent pour multiplier les courses et faire du chiffre. "Ça veut dire prendre son patient comme un colis, conduire plus vite et toujours plus dangereusement", pointe une professionnelle du secteur interrogée par nos journalistes.

Sous couvert d'anonymat, un ambulancier accepte également de témoigner, face à notre caméra, de ce que lui disait son ex-employeur : "Plus tu me ramènes de transports, plus tu seras payé", ou encore : "Tu me ramènes tant, je te paye tant." Et notre témoin de résumer : "C'était un prorata de ce qu'on ramenait en transports."

Un système de rémunération "plus avantageux pour l'employé mais bien plus dangereux pour les usagers de la route"

Révulsé par ces dérives, un patron que nous avons rencontré a alerté l'Inspection du travail et l'Agence régionale de santé. Dans un courrier, il dénonce des chefs d'entreprises qui incitent à conduire "toujours plus vite et plus longtemps", et font de leurs employés "des dangers publics", car payés "au nombre de courses réalisées".

Un système de rémunération illégal mais attractif, alors qu'il manque près de 15.000 ambulanciers en France. Et pour garder leurs employés, certains patrons sont prêts à y mettre le prix. "S'ils ne lui proposent pas d'être payé au pourcentage, le risque est de voir partir [l'ambulancier] ailleurs, où on lui proposera ce mode de règlement", explique à TF1 le chef d'entreprise à l'origine du courrier. Et d'évoquer un système de rémunération "plus avantageux pour l'employé mais bien plus dangereux pour les usagers de la route."

Pour débusquer ces primes, l'inspection du travail mène des contrôles aléatoires. Fiches de paie, amplitudes horaires, feuilles de route… Toutes les données sont croisées. À condition toutefois que les patrons fournissent les documents. Et même dans ce cas, la fraude est difficilement prouvable.

"Aucune entreprise ne va mettre sur un bulletin de salaire 'prime à la course'. Donc ça veut dire qu'il faut analyser bien plus en détail ce qui est fait, ce qui est remis, comparer les décomptes horaires, la rémunération, interroger les salariés...", souligne Julie Nardin, responsable du pôle Travail à l'Inspection du travail dans le Rhône.

En 2022, une trentaine de contrôles ont été réalisés mais aucun n'a débouché sur une sanction. Pour les syndicats, c'est la manière de rémunérer la profession qu'il faut entièrement repenser. "Le système tarifaire n'a pas changé depuis 20 ans. Et on fonctionne au kilomètre", pointe ainsi Bruno Basset, président de la Fédération nationale des ambulanciers privés (Fnap). Pour lui, il faut donc "sortir du tout-kilomètre et intégrer, comme pour le taxi, la notion de temps passé avec les patients".

Une revalorisation salariale des ambulanciers vient d'être actée, mais elle est insuffisante pour régler la pénurie de main-d'œuvre, fait aussi valoir le Fnap.


La rédaction de TF1info | Reportage H. Dreyfus, J.Y. Chamblay

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