Géolocaliser ses enfants, une bonne idée ? L'avis d'une psychologue

Virginie Fauroux | Reportage vidéo : Lorraine Poupon, Yann Hovine et Adam Mersi Bakchich
Publié le 13 janvier 2023 à 10h40

Source : JT 20h Semaine

De nombreux parents équipent leurs enfants d'un téléphone portable pour se rassurer.
Et de plus en plus y ajoutent une appli de géolocalisation pour les suivre à la trace.
Cette nouvelle tendance est-elle vraiment bénéfique pour eux ?

Il est 17h, Nathan, 12 ans, sort de son collège parisien. "Il a été borné il y a deux minutes à proximité de son école", lâche son père, Christophe, dans le reportage de TF1 ci-dessus. Il peut tout suivre depuis l'application "Family Link", qui géolocalise Nathan en temps réel. Un fil à la patte que le jeune garçon approuve plutôt. "Ça ne me dérange pas plus que ça, parce que comme ça, ils savent où je vais, quand j'y suis et si j'ai des problèmes", assure-t-il. Mais attention, l'outil n'est pas infaillible. "Ça me met : 'mise à jour il y a 22 minutes' et je vois son dernier point connu", explique le père de famille. Résultat, sur l'écran, la position de Nathan n'a pas bougé de son arrêt de bus. Alors qu'en réalité, le collégien est bel et bien en route. 

Calmer une inquiétude

Malgré cela, pour les parents, un simple coup d'œil sur l'application peut suffire à calmer une inquiétude. "On a vu une fois, avec les grèves de bus, qu'il mettait un peu plus d'une heure pour rentrer. Il ne répondait pas parce qu'il n'entendait pas son téléphone qui était au fond de son sac. On a géolocalisé et on voyait qu'il rentrait à pied dans la bonne direction", se rappelle Christophe. Les parents sont bel et bien rassurés, mais qu'en est-il pour les enfants ? Impossible par exemple pour eux de tricher avec la géolocalisation. "Il ne peut pas", confirme le père de Nathan. 

Comme Christophe, de plus en plus de parents ont recours à cette application. En un an, les téléchargements ont bondi de 30%, même si son fonctionnement ne tient pas à grand-chose : pour la bloquer, il suffit en effet de mettre le portable en mode économie d'énergie. Mais ce n'est pas le seul outil disponible : montres connectées, trackers... compter de 7 à 159 euros, c'est le prix à payer pour se sentir rassurer. 

Les laisser grandir, leur laisser un espace d'émancipation, c'est extrêmement important.
Vanessa Lalo, psychologue, spécialiste des pratiques numériques.

Faut-il toutefois s'imposer des limites ? Vanessa Lalo, psychologue, spécialiste des pratiques numériques qui intervient dans le reportage de TF1, appelle les parents à la modération. "Je pense que c'est une erreur de vouloir surveiller en permanence ses enfants. C'est une question de confiance. Les laisser grandir, leur laisser un espace d'émancipation, c'est extrêmement important", explique-t-elle. Pour cette spécialiste, "c'est en expérimentant qu'on apprend. Un enfant qui se trompe de sens, de route ou qui prend le mauvais bus, va pouvoir expérimenter son regard sur le monde et ses interactions avec autrui, parce qu'il peut être amené à demander son chemin à quelqu'un d'autre".

Ces applications privent aussi les enfants d'une forme de liberté, comme "avoir le droit de se tromper, faire l'école buissonnière, mentir un peu à ses parents", et "c'est dommageable", insiste la psychologue. "Aujourd'hui, on voit bien qu'on a de plus en plus peur de laisser les enfants s'autonomiser, pour plein de raisons liées à des faits divers et autres, et comme on a les moyens technologiques de pourvoir les surveiller et les tracer, on se dit : 'pourquoi ne le ferait-on pas ?'", poursuit-elle. Tout en précisant : "En fait, ça empêche les enfants de se construire avec leur espace de construction propre. On ne va pas pouvoir négocier les règles parentales (vouloir sortir un peu plus tard, aller voir les copains, ne pas rentrer tout de suite après l'école...) avec le lien de confiance qui va avec, puisqu'on va avoir directement le tracking des parents. Et ce qui est important à l'adolescence, c'est d'avoir ces espaces sans les parents". 

Le consentement de chacun est recommandé

Une nouvelle tendance qui pourrait bien avoir des conséquences sur le développement des plus jeunes. "Dès qu'un enfant va être surveillé, il ne va pas pouvoir faire la même chose que s'il était livré à lui-même. Un enfant qui se sait surveillé ne va pas pouvoir se permettre de mener ses propres expériences. Il va penser au fait que ses parents sont en train de regarder son chemin, qu'il ne va pas pouvoir changer de rue pour rentrer chez lui parce que ça pourrait les inquiéter", souligne encore Vanessa Lalo. Même pour les ados qui ont besoin d'être rassurés, la psy est formelle : "Dans les deux cas, ça va les empêcher de se construire correctement". 

Pour la spécialiste, un seul conseil prévaut : "Ce qui est extrêmement important, c'est que tout se passe avec le consentement de chacun. Donc, si on doit géolocaliser ses enfants, il faut que ce soit fait avec leur accord, en leur expliquant dans quelles règles et dans quelles limites ça pourra être fait. Par ailleurs, si on ne veut pas surveiller ses enfants, mais qu'on est un peu inquiet, on peut leur proposer d'activer la géolocalisation quand ils sont perdus, à un moment où ils ont besoin qu'on vienne les chercher, parce que ça peut rassurer tout le monde d'avoir ces outils-là", conclut-elle. 

Enfin, sachez que même si la plupart de ces applications sont gratuites, s'en servir signifie leur donner accès aux données de localisation de vos enfants. Libre à elles, ensuite, de les utiliser pour de la publicité ciblée.


Virginie Fauroux | Reportage vidéo : Lorraine Poupon, Yann Hovine et Adam Mersi Bakchich

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