L'assassinat de Samuel Paty, professeur d'histoire

VIDÉO - "J’avais une vie avant" : l'enseignante menacée après avoir utilisé une photo de Soprano en cours témoigne

La rédaction de LCI | Reportage TF1 : Léa Merlier et Matthieu Dupont
Publié le 21 janvier 2022 à 9h51
JT Perso

Source : JT 20h Semaine

HARCÈLEMENT - En décembre 2020, une professeure de SVT d'un collège de Trappes a été contrainte de changer d’académie après avoir été prise à partie en ligne par un parent d'élève, qui l'accusait de racisme pour avoir utilisé une photo du rappeur Soprano dans un cours. Elle se confie auprès de TF1.

Depuis un an, elle vit cachée, pour préserver sa sécurité : accusée de racisme par le parent de l’une de ses élèves au sujet de l’un de ses cours, une enseignante de 35 ans a essuyé des menaces et a dû être exfiltrée de son collège de Trappes, dans les Yvelines. "J’avais une vie avant, et ici, même si je m’efforce de reconstruire un petit peu quelque chose, je n’y crois pas, je n’ai pas la foi dans cette nouvelle vie", déclare-t-elle à visage couvert dans le reportage du 20H de TF1 en tête de cet article.

Tout bascule en décembre 2020, lors d’un cours sur l’évolution biologique de l’homme, "de l’australopithèque jusqu’au chimpanzé", explique-t-elle. La professeure de SVT (sciences de la vie et de la terre) utilise une photo du rappeur Soprano, d’origine comorienne, pour illustrer une représentation de l’homme moderne sur cette frise. Un choix "suite à la demande d’un élève qui m’avait dit qu’il n’y avait que des blancs dans les cours", justifie-t-elle. 

"Pour moi, cet enfant a raison. Il est normal que l’on mette plus de diversité dans nos cours", poursuit la professeure, qui utilisait ce support depuis plusieurs années. Selon Le Parisien, elle aurait aussi glissé dans ses cours des photos du footballeur Kylian Mbappé ou de l’actrice Josiane Balasko. 

"Je me suis dit que le compte à rebours avait commencé"

Mais le document, qui juxtapose les reconstitutions des visages des ancêtres de l'Homme et la photo du chanteur, est jugé raciste par un parent d’élève, qui publie ce commentaire sur Facebook : "Y’a rien qui vous choque ? (...) Si vous ne voyez pas, cela veut dire que vous êtes un bon gros raciste. Faites tourner s’il vous plaît, on ne doit pas accepter." Le message est partagé des dizaines de fois en ligne. L'homme est connu de la justice : en 2013, lors d’émeutes, il avait visé les policiers avec des fusils à eau, rapporte Le Parisien.

L'évènement survit dans un contexte tendu puisque quatre mois plus tôt, le professeur d’histoire-géographie Samuel Paty a été assassiné dans la même académie. Celui qui enseignait au collège du Bois-d'Aulne, à Conflans-Saint-Honorine, avait été pris à partie sur les réseaux sociaux par un parent d’élève suite à un cours sur la liberté d’expression au cours duquel il avait montré des caricatures de Mahomet. Abdoullakh Anzorov, un jeune homme radicalisé, l’avait ensuite attaqué et tué à la sortie de son établissement.

L’enseignante est alors terrorisée. "À la seconde où j’apprends qu’il y a une publication et où je la vois, je me suis dit que le compte à rebours avait commencé, avant que quelqu’un ne se présente à l’intérieur ou à l’extérieur du collège et s’en prenne à moi", raconte-t-elle.

"Je ne comprenais plus où était la réalité et où était la fiction. On se dit : c’est à moi que ça arrive, ce n’est pas possible."

Une enseignante d'un collège de Trappes, menacée pour avoir utilisé une photo de Soprano dans un cours de biologie

Deux mois après ce cours, elle est convoquée par son chef d'établissement pour un rendez-vous avec le père de son élève. Le rectorat de Versailles a précisé à l’AFP que les forces de l'ordre avaient été "immédiatement informées" de l'incident et qu'une protection fonctionnelle avait été accordée à l'enseignante. En urgence, elle est exfiltrée par la police à l’autre bout de la France, dans une ville qu’elle ne connaît pas. "Je ne comprenais plus où était la réalité et où était la fiction", glisse-t-elle. "On se dit : c’est à moi que ça arrive, ce n’est pas possible."

Bien qu’il ait ensuite supprimé son message après le rendez-vous au collège avec l’enseignante, son harceleur a été condamné à six mois de prison ferme en novembre suite à la plainte de l’enseignante. Il a décidé de faire appel, mais la date du nouveau procès n'est pas encore connue, a précisé l'avocat de la partie civile à l’AFP. 

Désormais remplaçante dans une autre région, la professeure a aujourd'hui un espoir : obtenir un poste proche de sa famille pour tenter de commencer une nouvelle vie. L’académie a quant à elle déclaré à l’AFP mettre "tout en œuvre pour qu'elle puisse obtenir l'affectation qu'elle souhaite à la prochaine rentrée scolaire"

"Cette histoire brise des vies", réagit Soprano

"C’est une histoire malheureuse", a réagi quant à lui Soprano mercredi 19 janvier, invité dans l’émission C à Vous sur France 5. "Il faut toujours remettre les choses dans le contexte : quand on regarde cette photo et qu’on n’a pas le contexte, c’est que la plupart des gens se posent des questions", a-t-il pointé. 

Et de poursuivre : "Parce que justement, dans la société d’aujourd’hui, avec Internet, on mélange tout, on sort tout du contexte. Et malheureusement cette histoire brise des vies. (...) Feu de poudre… C’est parti dans tous les sens. Elle perd presque son travail, un père est en prison, il y a des gens qui sont encore perdus…"

Quant aux intentions de la professeure, que le chanteur a saluées, "j’avais écrit des chansons où je disais qu’à l’école, beaucoup de jeunes des quartiers ne se reconnaissent pas dans certains manuels scolaires", a-t-il ajouté. "Elle, elle voulait changer ça, cette prof", a-t-il estimé, évoquant aussi les photos d’autres personnalités qu’elle avait intégrées à ses supports de cours. "Je trouve que les contextes aujourd’hui, sont importants", a-t-il glissé.


La rédaction de LCI | Reportage TF1 : Léa Merlier et Matthieu Dupont

Tout
TF1 Info