"Dans quelques heures, je ne serai plus de ce monde" : la déchirante lettre de Missak Manouchian à son épouse Mélinée

par Hamza HIZZIR | Reportage TF1 Lucas Zajdela, Mélanie Ravier, William Wuillemin
Publié le 21 février 2024 à 17h32, mis à jour le 21 février 2024 à 18h51

Source : JT 13h Semaine

Dans la clairière où il a été fusillé, ont résonné mardi les mots de la lettre écrite par Missak Manouchian à sa compagne Mélinée dans ses derniers instants.
Ce mercredi soir, Patrick Bruel a lu à son tour la missive, à l’occasion de la cérémonie d'entrée au Panthéon du résistant apatride d’origine arménienne, mort il y a 80 ans jour pour jour.
Focus sur un texte entré dans la légende.

Leur vie bascule en 1935. Partageant le même bureau qu’elle au sein du Comité de secours pour l’Arménie, Missak Manouchian dit alors à Mélinée Soukémian qu’il souhaite lui montrer le portrait de la femme de sa vie. Puis lui tend un miroir. Ils ne se quitteront plus. Le 21 février 1944, depuis sa cellule de la prison de Fresne, le long du couloir de la mort, le résistant apatride d’origine arménienne rédige une ultime et déchirante lettre à sa "petite orpheline bien-aimée"

Lue mardi soir dans la clairière du mont Valérien où il a été fusillé, comme le montre le reportage de TF1 en tête de cet article, la missive a de nouveau été récitée ce mercredi, cette fois par Patrick Bruel, 80 ans jour pour jour après la mort du poète, à l’occasion de sa cérémonie d’entrée au Panthéon.

"Ma chère Mélinée, ma petite orpheline bien-aimée, dans quelques heures, je ne serai plus de ce monde. Nous allons être fusillés cet après-midi à 15h. Cela m’arrive comme un accident dans ma vie, je n’y crois pas, mais pourtant je sais que je ne te verrai plus jamais", écrivait Missak Manouchian, 37 ans, au crépuscule de son existence. Ou encore : "Je suis sûr que le peuple français et tous les combattants de la Liberté sauront honorer notre mémoire dignement. Au moment de mourir, je proclame que je n’ai aucune haine contre le peuple allemand et contre qui que ce soit, chacun aura ce qu’il méritera comme châtiment et comme récompense." Entre autres passages restés dans les mémoires.

Mélinée ne prendra connaissance de l’exécution de Missak, qu’on lui a cachée pour la préserver, que quelques semaines plus tard, lors d’un dîner. Et de sa lettre d’adieu encore plus tard. "J’ai un regret profond de ne t’avoir pas rendu heureuse, j’aurais bien voulu avoir un enfant de toi, comme tu le voulais toujours. Je te prie donc de te marier après la guerre, sans faute, et d’avoir un enfant pour mon honneur, et pour accomplir ma dernière volonté", lui demandait-il juste avant de mourir. Elle ne le fera jamais. Et révèlera, dans son livre "Manouchian: Témoignage suivi de poèmes, lettres et documents inédits" (Les Éditeurs français réunis, 1974), qu’elle avait choisi, au début de la guerre, de ne pas garder l’enfant qu’elle portait, contrairement au souhait de son compagnon, alors "profondément contrarié".

La lettre donnera corps à un poème d’Aragon, publié pour la première fois en 1955 dans L’Humanité, ensuite mis en musique par Léo Ferré : "L’Affiche rouge", en référence à l’affiche de propagande SS placardée sur les murs de nombreuses villes de France dans les jours qui suivirent l’exécution, contribuant paradoxalement à ériger en héros ceux que l’histoire renommera "le groupe Manouchian". Le titre sera interprété par le groupe Feu ! Chatterton lors de la cérémonie d’entrée au Panthéon. Après la lecture de la lettre par Patrick Bruel.

"C’est un immense honneur pour moi, confiait ce dernier dans "Bonjour ! La Matinale TF1" ce mercredi. Il écrit ces mots absolument sublimes de force, de dignité, à sa femme. Le texte est bouleversant de vérité et de sincérité, de lucidité sur le moment qu’il traverse et ce qui va se passer derrière. La guerre qui va s’arrêter, la paix qui va arriver, le bonheur pour ceux qui vont profiter de cette paix et son rapport au peuple allemand. C’est un étranger qui a donné sa vie pour la France, un étranger qui entre au Panthéon. Symboliquement, c’est imparable. C’est un événement important, voire fondamental." Le chanteur avait déjà, il y a deux ans, cité la lettre dans "Au souvenir que nous sommes", son hommage en musique à la Résistance. Ce qui lui a valu d’être contacté dans la foulée par le comité de soutien à la panthéonisation du résistant arménien.

À sa mort, en 1989, Mélinée a été enterrée au cimetière d’Ivry, où reposait Missak, mais séparée de lui par quelques arpents de terre, parce que lui se trouvait dans le "carré des fusillés". Bien qu’ils ne se soient jamais mariés, leurs cercueils, cette fois, entreront ensemble dans la nef du Panthéon. Avant d'être tous deux inhumés dans le temple des grandes figures de la Nation.

Le texte intégral de la lettre :

Ma Chère Mélinée, ma petite orpheline bien-aimée, 

Dans quelques heures, je ne serai plus de ce monde. Nous allons être fusillés cet après-midi à 15 heures. Cela m'arrive comme un accident dans ma vie, je n'y crois pas mais pourtant je sais que je ne te verrai plus jamais. 

Que puis-je t'écrire ? 

Tout est confus en moi et bien clair en même temps.  Je m'étais engagé dans l'Armée de Libération en soldat volontaire et je meurs à deux doigts de la Victoire et du but. Bonheur à ceux qui vont nous survivre et goûter la douceur de la Liberté et de la Paix de demain. Je suis sûr que le peuple français et tous les combattants de la Liberté sauront honorer notre mémoire dignement. Au moment de mourir, je proclame que je n'ai aucune haine contre le peuple allemand et contre qui que ce soit, chacun aura ce qu'il méritera comme châtiment et comme récompense. 

Le peuple allemand et tous les autres peuples vivront en paix et en fraternité après la guerre qui ne durera plus longtemps. Bonheur à tous...  

J'ai un regret profond de ne t'avoir pas rendue heureuse, j'aurais bien voulu avoir un enfant de toi, comme tu le voulais toujours. Je te prie donc de te marier après la guerre, sans faute, et d'avoir un enfant pour mon bonheur, et pour accomplir ma dernière volonté, marie-toi avec quelqu'un qui puisse te rendre heureuse. Tous mes biens et toutes mes affaires je les lègue à toi à ta sœur et à mes neveux. Après la guerre tu pourras faire valoir ton droit de pension de guerre en tant que ma femme, car je meurs en soldat régulier de l'armée française de la libération.  

Avec l'aide des amis qui voudront bien m'honorer, tu feras éditer mes poèmes et mes écrits qui valent d'être lus. Tu apporteras mes souvenirs si possible à mes parents en Arménie. Je mourrai avec mes 23 camarades tout à l'heure avec le courage et la sérénité d'un homme qui a la conscience bien tranquille, car personnellement, je n'ai fait de mal à personne et si je l'ai fait, je l'ai fait sans haine.  Aujourd'hui, il y a du soleil. C'est en regardant le soleil et la belle nature que j'ai tant aimée que je dirai adieu à la vie et à vous tous, ma bien chère femme et mes bien chers amis. Je pardonne à tous ceux qui m'ont fait du mal ou qui ont voulu me faire du mal sauf à celui qui nous a trahis pour racheter sa peau et ceux qui nous ont vendus. Je t'embrasse bien fort ainsi que ta sœur et tous les amis qui me connaissent de loin ou de près, je vous serre tous sur mon cœur. Adieu.   

Ton ami, ton camarade, ton mari.  

Manouchian Michel.  

P.S. J'ai quinze mille francs dans la valise de la rue de Plaisance. Si tu peux les prendre, rends mes dettes et donne le reste à Armène. M. M. 


Hamza HIZZIR | Reportage TF1 Lucas Zajdela, Mélanie Ravier, William Wuillemin

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