Sept à huit

VIDÉO - "C’était soit philosopher, soit crever" : les poignantes confidences du philosophe Alexandre Jollien dans "Sept à Huit"

La rédaction de LCI
Publié le 17 janvier 2022 à 16h44
JT Perso

Source : Sept à huit

RENCONTRE - Alexandre Jollien éveille ses lecteurs à la curiosité de l'autre. Atteint d'un lourd handicap à la naissance, il a découvert la joie grâce à la philosophie. Celui qui vient de réaliser le film "Presque", à l'affiche fin janvier, s'est livré à Audrey Crespo-Mara dans "Sept à Huit".

Dans la rue, certains se moquent encore de lui, d'autres le reconnaissent. "On peut dire que j’ai le cul entre deux chaises, ce n’est pas facile : il y a des regards qui tuent et des regards qui sauvent, qui guérissent et pansent les plaies", confie le philosophe Alexandre Jollien dans la vidéo de "Sept à Huit" en tête de cet article, un "Portrait de la semaine" diffusé ce dimanche 16 janvier. Étranglé par le cordon ombilical à la naissance, c’est un bébé mort-né au cerveau asphyxié. "J’ai failli claquer, ma mère dit que j’étais tout bleu, j’ai frôlé la mort à cet instant inaugural. Alors question confiance, il faut ramer après", sourit l'écrivain suisse. 

Atteint depuis d'athétose, il peine à contrôler les mouvements de son corps. Mais son cerveau, lui, jongle avec les notions les plus compliquées de la philosophie. Auteur de nombreux ouvrages, devenus best-sellers et auréolés pour certains de prix littéraires, spécialiste de la philosophie helléniste, Alexandre Jollien donne des conférences qui sont des triomphes. 

Arraché à trois ans à sa famille, il est placé dans une institution pour enfants handicapés, dont il garde le souvenir d'un "univers carcéral" et dans lequel il passera toute son enfance et son adolescence. On lui apprend à ranger des boîtes de cigare mais à 14 ans, sa vie bascule : il découvre Socrate et sa pensée, le "Connais-toi toi-même", lors d'un passage en librairie. "La grande liberté, c’est d’essayer de sortir de ces cases", assure-t-il. Un tour de force urgent, vital : "Je crois que le tragique de l’existence m’a fait prendre conscience que c’était soit philosopher, soit crever", déclare-t-il. 

"Être généreux n’est pas un diktat, c’est une fidélité à la vie"

"Au début, j’avais l’illusion que la philosophie m’aiderait à accepter ma condition, mais elle a fait beaucoup mieux : elle m’a donné une vocation, le goût des autres, une boussole, une invitation à vivre non pas mieux, mais meilleur", raconte le philosophe. "Qui sommes-nous réellement et comment aimer l’autre sans aliénation, c’est vachement ardu comme boulot." 

Si cette rencontre avec la philosophie grecque l'a mené sur un autre chemin que celui auquel il était destiné, il ne cesse de penser à ceux qui n'ont pas sa chance. "Grâce aux autres, je suis parvenu à m’échapper à quelques déterminismes", et ses ouvrages restent "une invitation à la solidarité, ne pas laisser une personne sur la touche". "Je n’ai pas la prétention d’être un apôtre, mais peut-être introduire dans le débat d’idées et dans les cœurs une certaine curiosité pour l’autre", glisse-t-il. 

Une solidarité particulièrement précieuse en cette période de crise sanitaire, défend-il. S'il n'a pas attendu la pandémie de Covid-19 pour que "la précarité de l’existence [lui] saute aux yeux chaque matin", il appelle ses lecteurs à préserver "l’amour, le don de soi, la joie, l’insouciance" contre "toutes les passions aliénantes", "la haine, le ressentiment et la colère". "Être généreux n’est pas un diktat, c’est une fidélité à la vie", lance-t-il. "La joie est dans le lien, le progrès intérieur, la solidarité. On vit malheureusement dans un monde hyper individualiste, on a besoin parfois de se rappeler qu’il faut revenir à l’essentiel."

Presque, un film pour "apprendre à sortir des préjugés" et "faire péter les mécanismes de défense"

C'est cette recherche de l'essentiel qu'il a cherché à mettre en scène en écrivant et réalisant aux côtés de Bernard Campan le film Presque, qui sera à l'affiche dès le 26 janvier, et qui marque son premier pas dans le 7e art. Au fil de cette histoire d'amitié poignante, deux personnages perdus, désabusés et solitaires apprennent ensemble à vivre : un croque-mort incarné par Bernard Campan, et un homme handicapé, féru de philosophie. "C’est une quête spirituelle : comment apprendre à sortir des préjugés, apprendre à aimer, faire péter les mécanismes de défense, explique Alexandre Jollien. Grâce à l’autre, on se libère."

L'acteur qui lui donne la réplique est l'un des amis proches de l'écrivain, qui l'a rencontré il y a 18 ans, quelques jours après la mort de son père. "Il y a eu comme une passation, Bernard a un côté très paternel, fraternel, amical", salue le philosophe, qui dit avoir trouvé en lui "une âme sœur, quelqu’un d’hypersensible, de généreux, (...) sans arrière-pensée." 

Le film évoque notamment la difficile acceptation de leur propre corps par les personnes handicapées. Aujourd'hui épanoui au sein de sa famille, auprès de sa femme et de ses trois enfants, Alexandre Jollien a pourtant cheminé pour dépasser ses propres angoisses. "Lorsque ma fille m’a fait un bisou pour la première fois, j’avais peur qu’elle soit salie tellement j'avais été nourri à l’idée que le corps d’un handicapé était dégueulasse", se souvient-il. "C’est de la maltraitance, qu’on finit par intérioriser, mais la bonne nouvelle, c'est qu’on peut s’en départir." Pour ce faire,"j’ai dû m’accoutumer avec le fait qu’une vie peut s’étaler comme un long fleuve tranquille", conclut-il dans un sourire.


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