Rachel Jouvet a perdu son père, assassiné par son ex-conjoint qui a commencé à la battre à l'âge de 18 ans.
Pour qu'il ne soit pas mort en vain, elle a décidé d'agir en rendant son histoire publique.
Celle qui était enceinte quand elle a reçu les premiers coups de son compagnon avait, à l'époque, déposé treize plaintes en deux ans.

"C'est dur d'être vivante et de jouir de la vie sans lui". Rachel Jouvet porte depuis près de 25 ans une culpabilité qui ne la quitte pas : son père a été assassiné par son ex-conjoint en tentant de la protéger ainsi que sa fille, alors âgée de deux ans. Celle qui a échappé de peu à un féminicide a décidé de partager son histoire pour que ce dernier ne soit pas mort pour rien sous les balles de cet homme rencontré à l'âge de 17 ans. Elle avait un an de plus, à savoir 18 ans, au moment du premier coup, à l'annonce de sa grossesse.  

"C'était quand je lui ai annoncé que j'allais garder le bébé parce qu'une semaine avant, quand j'ai appris que j'étais enceinte, comme je n'avais pas prévu vraiment ça maintenant, je lui ai émis les doutes que j'avais face à cette grossesse", se remémore-t-elle face à Audrey Crespo-Mara dans l'interview en tête de cet article. "Donc je lui ai dit : voilà, j'ai pris ma décision, je vais garder le bébé", poursuit celle qui pensait alors "qu'il allait être content, (la) prendre dans les bras, (l')'embrasser". Et de poursuivre : "et en fait, il s'est levé, il m'a mis une claque et a justifié ce coup en me disant que je lui avais fait du mal à lui et à notre enfant, il me reproche de ne pas avoir eu confiance en notre histoire en fait, d'avoir eu des doutes".

"Il s'est mis à me boxer"

Le cauchemar ne fait que commencer. "Il recommence régulièrement ensuite", explique Rachel. "De ce qu'il dit, c'est de ma faute, c'est moi qui déclenche ses colères, donc j'essaye de mieux être, de mieux dire, sans savoir vraiment quelles sont mes erreurs et puis quand les crises sont très fortes, les coups arrivent, au départ ce sont des claques et puis petit à petit, c'est de plus en plus fort de plus en plus violent, donc ça va très vite au coup de poing, au coup de pied", détaille-t-elle, évoquant le jour où, vers la fin de sa grossesse, il lui a brisé la mâchoire. 

"Je suis rentrée dans la maison, je ne le vois pas, mais je sens sa présence et je l'entends rire, il sort de derrière un rideau, me fait danser, je vois qu'il a bu et puis le téléphone sonne. Je réponds à la personne et lui rigole à côté, donc je lui tapote la jambe en lui faisant 'chut' et là, pour lui, je l'ai frappé, donc il s'est mis à me boxer", se souvient-elle. "J'ai couru vers la salle de danse, (mes amies) ont essayé de me protéger, mais il a réussi à s'approcher et m'a mis un coup de poing", poursuit-elle précisant qu'elle a "eu une double fracture". Alors qu'elle passe la nuit à l'hôpital, l'infirmière qui la soigne lui dit : "il n'a pas le droit de vous taper, vous êtes une femme battue", se souvient-elle, précisant que c'est la première fois ce jour-là qu'elle entend ces mots.

"Ça va se finir dans un bain de sang"

Mais à cette époque, la jeune femme espère encore que la naissance de son bébé fera réagir son conjoint violent. En vain. "Je me sens encore plus en danger et je comprends qu'il va pouvoir se débarrasser de moi", résume celle qui malgré tout ne parle plus des coups qu'elle reçoit, de peur qu'on lui enlève son enfant. "Et un jour, j'ai compris qu'il ne changera pas et que ça sera de pire en pire", se souvient-elle, revenant sur l'élément qui a été le déclic. "Je me dis que cette petite fille va grandir et que peut être un jour, elle recevra des coups et ça, c'était insupportable", lance celle qui a alors pris la décision de retourner vivre chez ses parents. 

Pendant deux ans, jusqu'à la nuit fatale, le père de sa fille a continué de la harceler et de la menacer, ainsi que ses parents. "Il nous appelle, nous surveille, nous passe des dizaines de coups de fil par jour pour dire qu'on va mourir, que ça va se finir dans un bain de sang", raconte encore Rachel, évoquant l'angoisse dans laquelle elle vivait à cette époque avec ses parents. "On vit dans la peur, les volets fermés constamment, personne ne reste seul, on est tout le temps en contact les uns avec les autres", précise-t-elle. "Il a même appelé la police pour dire 'il va y avoir un meurtre' à l'adresse de mes parents", précise-t-elle, ce qui malheureusement est arrivé, lorsqu'une nuit son ex-conjoint a débarqué chez ses parents, armé.

"Pose la petite, tu vas mourir"

Devant les caméras de "Sept à Huit", elle détaille ces instants dramatiques : "je suis à l'étage avec mon bébé et j'entends mes parents dire 'pose ton arme, on vient pas voir un enfant avec un fusil', et j'entends que ça dégénère en fait, j'entends des coups de feu, je sens qu'il se passe quelque chose en bas, j'entends ma mère hurler 'tu l'as tué' et je l'entends, lui, menacer ma mère en disant 'tu vas crever toi aussi', donc je sais ce qu'il se passe en bas. Je laisse ma fille et je descends quatre à quatre les escaliers et je vois ma mère qui venait d'être frappée avec la crosse du fusil sur le crâne, le sang gicle, et mon père est à terre".

À cet instant, la jeune femme n'a qu'un but : attirer son ex-conjoint vers elle et essayer de discuter. "Je l'appelle, je lui dis de venir, il monte, mon bébé était sur le lit, elle avait deux ans à ce moment-là, elle était réveillée, donc je la prends et il me dit : pose la petite, tu vas mourir et il pointe l'arme vers moi", décrit-elle, évoquant "un miracle" lorsque l'arme s'est enrayée. "J'ai senti qu'il fallait que je me batte donc j'ai commencé à me battre avec lui, il m'a étranglée une fois arrivés dehors, j'ai perdu connaissance et quand mes esprits ont commencé à revenir, j'ai rampé jusqu'à chez mes voisins qui ont appelé les secours", conclut-elle, précisant que sa mère avait, elle, réussi à fuir chez d'autres voisins et que sa fille était avec le corps de son grand-père.

"Je ne trouve pas ça juste que ça soit lui qui soit mort et pas moi, c'est moi qui aurais dû mourir ce jour-là", considère-t-elle encore aujourd'hui, rongée par la culpabilité. 

Son ex-conjoint, condamné à trente de prison avec vingt ans de sureté, "est sorti de prison il y a un peu plus d'un an, après 24 ans environ", précise celle qui témoigne régulièrement dans des lycées ou au sein de formations de gendarmes et policiers pour sensibiliser aux violences conjugales et l'emprise psychologique. "Ça n'arrive pas forcément qu'à des pauvres filles qui aiment ça", lance-t-elle, regrettant d'entendre encore trop souvent que "si une femme ne veut pas vivre des violences, elle n'a qu'à partir". Et de conclure : "ça concerne une femme sur dix au minimum, ça veut dire qu'on en connait forcément une".


Audrey LE GUELLEC | Propos recueillis par Audrey Crespo-Mara

Tout
TF1 Info