"La transat de la liberté" : pourquoi la Route du Rhum est une course inégalable

Publié le 4 novembre 2022 à 9h00, mis à jour le 9 novembre 2022 à 11h41
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Source : JT 13h Semaine

La Route du Rhum, transatlantique en solitaire contre le temps et les éléments, est un monument de la course au large.
Initialement prévu le 6 novembre, le départ de la 12e édition de cette épreuve mythique à la voile est donné ce mercredi à 14h15.
Celles et ceux qui vont tenter de boucler la traversée entre Saint-Malo et la Guadeloupe, nous parlent de leur admiration pour la reine des transats, profondément ancrée dans l'imaginaire collectif.

"Pour nous, coureurs en solitaire, il n'existe que deux épreuves : le Vendée Globe et la Route du Rhum", a signé l'éternel Jean Le Cam, en préface de l'ouvrage La légende de la Route du Rhum, de Philippe Joubin, paru chez Albin Michel. Et il suffit de papoter quelques minutes avec ses compagnons d'infortune qui se sont alignés au moins une fois à son départ, pour se rendre compte à quel point cette course légendaire a marquée plus d'une existence. À les écouter religieusement, il ressort qu'un lien affectif, une attache émotionnelle, presque viscérale, les lie à ce monument de la course au large. 

"C'est dû à la manière dont cette transatlantique a vu le jour", à une époque où la voile n'était bien souvent réduite qu'à une histoire anglo-saxonne, assure à TF1info Louis Burton, engagé sur son Imoca Bureau Vallée. Créée en 1977, à l'initiative de Michel Etevenon, un publicitaire et homme de spectacle parisien, soutenu dans sa démarche audacieuse par le monde de la voile, la Route du Rhum devait servir, dit la légende, "à emmerder les Anglais". Ces derniers, agacés par les audaces architecturales, dues en partie aux navigateurs français, souhaitaient mettre fin à la course au gigantisme en réglementant la taille des bateaux à 56 pieds (17,06 mètres). De ce pied de nez au voisin britannique est née "la transat sans limite". 

Dans le mythe du sport français

Et dès son édition inaugurale, en 1978, elle a trouvé son public, sa renommée traversant les mers et les océans. Avec la Route du Rhum, qui se court aux antipodes - un départ à Saint-Malo, en Bretagne, et une arrivée à Pointe-à-Pitre, en Guadeloupe - l'ère moderne de la course au large s'ouvre. "Elle est atypique par sa dimension historique, populaire et médiatique", affirme Yoann Richomme, à la barre de Paprec-Arkea, en catégorie Class40. "C'est un challenge, parce qu'elle s'élance en début de saison hivernale. Cette course est ancrée dans les mémoires pour son extrême difficulté à arriver de l'autre côté."

À l'image du scénario, à l'intensité inégalée, de la 1re édition, partie de la cité portuaire. En 23 jours, la transatlantique s'est révélée aussi impitoyable, avec la disparition en mer du skippeur Alain Colas, le 16 novembre au large des Açores, qu'imprévisible, comme en témoigne l'époustouflante victoire du regretté Mike Birch, à bord de l'Olympus Photo, un petit multicoque, devant le puissant monocoque Kriter V du Français Michel Malinovsky... pour 98 secondes seulement. "Dès le début, cet événement est entré dans le mythe du sport français", certifie Louis Burton, Parisien devenu Malouin par amour.

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Une place unique dans l'imaginaire collectif

Louis Burton, skippeur Bureau Vallée

En 44 ans, son succès populaire et médiatique ne s'est jamais démenti, lui conférant "pour toujours une place dans l'imaginaire collectif", insiste le compagnon de la navigatrice Servane Escoffier, elle-même fille de Robert "Bob" Escoffier et cousine de Kevin Escoffier. Ce qui a suscité, par effet domino, plus d'une vocation. Comme la plupart de ses collègues marins, il est "tombé" dans la course au large grâce à la "transat de la liberté". Et s'il est venu sur la Route du Rhum sur le tard, ne prenant son premier départ qu'en 2010 en Class40, il en garde un joli souvenir qui remonte au siècle précédent.

Les bateaux à quai à Saint-Malo, avant le départ de la Route du Rhum en 1990.
Les bateaux à quai à Saint-Malo, avant le départ de la Route du Rhum en 1990. - MARCEL MOCHET / AFP

"C'était en 1990, j'avais 5 ans. Avec ma famille, on avait loué un bateau de croisière. À l'époque, ça peut paraître fou, mais on était garé sur les mêmes pontons que les bateaux de course", raconte-t-il. "Mon parrain avait hélé un des préparateurs de Florence Arthaud (première femme victorieuse de la Route du Rhum la même année, ndlr) qu'il connaissait. Il nous avait fait monter à bord de (son multicoque) Pierre 1er. Je me souviens d'avoir sauté sur les trampolines du trimaran." 

Un rêve ouvert à tout le monde

Quelques années plus tard, cette même course, sa "première au large en solitaire", a façonné sa vie d'homme. "C'est grâce à elle que j'ai rencontré mon épouse Servane, quitté Paris et que je me suis lancé dans cette aventure hors normes. C'est un gros morceau de ma vie." Ce "sprint des champions", que Louis Burton regardait "avec des yeux d'enfant rêveur", a eu un impact sur bien des vies. Ses premiers pas dans la course au large en solitaire, Samantha Davies les a faits un peu par hasard. En 1998, celle qui est alors habituée à naviguer en équipage se rend à Saint-Malo pour donner "un coup de main" à la future légende Ellen MacArthur, qui fera chavirer le public sur le Vendée Globe 2001 avant de triompher, un an plus tard, sur la Route du Rhum.

"Je ne connaissais pas ce monde-là. Ça m'a ouvert les yeux sur une autre discipline dans notre sport. Tout le monde était hyper sympa, avec un esprit d'entraide formidable. Je me rappelle avoir demandé à Thomas Coville si je pouvais emprunter son jet d'eau, mais je ne savais pas comment le dire en français", s'amuse la Britannique. "Finalement, il m'a fait monter sur son bateau, c'était juste incroyable." Un premier contact qui a "convaincu" la skippeuse d'Initiatives-Cœur - dont l'objectif sera de sauver 20 enfants sur la Route du Rhum 2022, grâce à l'opération "1 clic = 1 cœur" - "de relever ce challenge incroyable".

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Un challenge ouvert à toutes et à tous. "Lors de ma première sur la Route, je me souviens d'avoir été à côté de Michel Desjoyeaux sur la ligne de départ. Je n'en revenais pas. C'est très inspirant d'avoir cette opportunité de côtoyer de tels monstres sacrés", assure Sam Davies. La 12e édition restera fidèle à ses valeurs d'ouverture. Le 9novembre, à 14h15, 138 bateaux - amateurs, têtes d'affiche et tenants du titre, répartis en six catégories (Ultime, Ocean Fifty, Imoca, Class40, Rhum Multi et Rhum Mono) - s'élanceront au large des côtes bretonnes pour un périple de 3543 milles nautiques (6562 kilomètres).

"C'est génial de pouvoir partager les mêmes épreuves avec des amateurs. Même si le sport a tendance à se professionnaliser, il faut leur laisser de la place", juge Yoann Richomme, qui remettra son titre en jeu en Class40. "Historiquement, la voile a toujours fonctionné ainsi. Je suis hyper content d'être dans une classe, où il y a un chef d'entreprise qui est en train de vivre son rêve depuis tout gamin. Il sait qu'il n'a aucune chance de gagner, mais ce n'est pas grave, lui veut participer à la Route du Rhum aux côtés de champions. Cette part de rêve et d'amateurisme est importante. C'est aussi l'essence de cette course."


Yohan ROBLIN

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