Paris-Roubaix : la Trouée d'Arenberg, les légendaires pavés de l'enfer

Publié le 2 avril 2024 à 15h56, mis à jour le 4 avril 2024 à 12h41

Source : Sujet TF1 Info

Une semaine après un Tour de Flandres, haut en couleurs et fort en émotions, le peloton va passer un dimanche en enfer sur Paris-Roubaix.
Les coureurs vont pouvoir mesurer leur seuil de tolérance sur les pavés bombés et glissants de la Trouée d'Arenberg, terre de souffrances.
Un passage légendaire, endroit stratégique de "la Reine des classiques" et vestige d'un autre temps.

Tape-cul, casse-gueule... Tout a été dit et écrit sur la Trouée (ou la Tranchée) d'Arenberg. Plus souvent en mal qu'en bien. Pourtant, c'est là, dans ce tord-boyaux sale et glissant aux pavés d'un autre temps, irréguliers, cabossés et disjoints, où se construit, depuis désormais plus d'un demi-siècle, la légende centenaire de Paris-Roubaix

La drève des Boules d'Hérin, de son vrai nom, est un haut-lieu mythique du cyclisme, un secteur sinueux habité par l'Histoire, qui donne tout son sens au surnom donné à "la Reine des classiques", l'une des courses d'un jour les plus convoités de la saison : "l'Enfer du Nord". 

Placée loin de l'arrivée - à un peu moins de 100 kilomètres - au vélodrome de Roubaix, la saignée dans la forêt d'Arenberg, où les coureurs arrivent lancés à près de 60 km/h, dans un faux plat descendant, fait peur autant qu'il fascine. Dans ce tape-cul de 2300 mètres, hors normes, le danger atteint des sommets inégalés. Classée cinq étoiles, synonyme de difficulté extrême, la ligne droite figure, avec le Mons-en-Pévèle et le Carrefour de l'Arbre, parmi les trois secteurs pavés (sur les 29 empruntés) les plus redoutables. 

Bien souvent, c'est en arpentant les premiers pavés de l'étroite route forestière que le peloton explose et se disperse. Même les plus chevronnés ne sont pas à l'abri de se faire piéger. Un calvaire où l'illustre "Monument" ne se gagne pas, mais clairement là où on peut le perdre. 

Une folie découverte par Jean Stablinski, un ancien mineur de fond, devenu champion cycliste des années 1950-1960. Ce dernier est sollicité par les organisateurs pour sauver un Paris-Roubaix en déliquescence, à une époque où le pavé est avalé par le macadam. Fruit de son intuition, l'ornière est empruntée, pour la première fois, en 1968. Une inauguration sous la pluie. Cette année-là, seulement une vingtaine de courageux domptent les pavés glissants des routes du Nord. Les autres, à bout de souffle, terrassés par Arenberg, mettent le pied à terre avant même d'apercevoir Roubaix.

Un éternel débat sur sa dangerosité

De quoi nourrir le mythe de ce secteur pavé pas comme les autres. Une fable dont la dangerosité, elle, n'a rien d'une légende. Demandez à Johan Museeuw. En 1998, le coureur belge y tombe lourdement. Une chute d'une violence rare. Opéré d'une fracture ouverte de la rotule, il avait dans la foulée souffert de complications, due à une infection, sans qu'il sache s'il allait pouvoir remonter un jour sur un vélo. Si le maillot arc-en-ciel 1996 triomphera finalement à nouveau sur Paris-Roubaix, deux ans plus tard, c'est l'incident de trop. Dès l'année suivante, afin de réduire la vitesse dans le bourg de Wallers, porte d'entrée du secteur d'Arenberg, le peloton l'attaque dans l'autre sens, en montée. 

Mais cela n'apaise pas pour autant le débat sur son maintien. Par la suite, et presque chaque année depuis, les autres membres du peloton ont connu des déboires similaires. En 2001, la malchance s'abat sur Philippe Gaumont. Le cycliste picard de la Cofidis se brise sur le fémur, après être allé au sol à cause des pavés rendus glissants par la pluie. "J'ai mal à la jambe, ma jambe est cassée !", crie-t-il alors, affalé au milieu de la Trouée. Un accident qui donne du grain à moudre aux anti-Arenberg. Ils fulminent contre la dangerosité du passage, craignant pour l'intégrité des coureurs.

Paris-Roubaix sans la Tranchée d'Arenberg, c'est comme un Vendée Globe sans les icebergs
Marc Madiot, vainqueur de Paris-Roubaix 1985 et 1991

En 2005, alors que le débat quasi annuel refait surface, la Trouée - déjà mise de côté de 1974 à 1983 - est retirée du parcours. Non pas pour sa dangerosité, mais à cause d'une surface pavée impraticable à la suite d'effondrements souterrains. "Au fil du temps, c'était devenu beaucoup trop dangereux", admet Jean Stablinski, lui-même, décédé en 2007. "La nature avait repris le dessus, avec cette herbe qui recouvrait le pavé, et ces immenses arbres qui empêchaient la lumière d'entrer. Ils maintenaient une humidité permanente. Il fallait vraiment faire quelque chose. Même si ça fait tout drôle, je crois que les organisateurs ont pris la bonne décision en nettoyant la Tranchée."

 "Paris-Roubaix sans la Tranchée d'Arenberg, c'est comme un Vendée Globe sans les icebergs", se désole malgré tout Marc Madiot, double vainqueur en 1985 et 1991, dans les colonnes de Nord-Éclair. "Paris-Roubaix sans Arenberg ? C'est imaginable", assure en 2017 à Eurosport François Doulcier, le président des Amis du Paris-Roubaix, qui protège les mythiques pavés des routes du Nord. "Ça mettrait un coup à l'épreuve, parce qu'elle est emblématique." 

Si emblématique que la route forestière est le principal point de ralliement pour les fans, qui se massent en nombre, conscients que la moindre saute de concentration peut être avoir des conséquences irréversibles (chute, crevaison...). "Après la Trouée, on sait qui fera le final de la course ou non", résume justement auprès de France 3 Gilbert Duclos-Lassalle, lauréat du "Monument" en 1992 et 1994. "Si on en sort marqué au fer rouge, on ne peut pas gagner."

Dimanche 7 avril, le peloton empruntera la Tranchée pour la 46e fois depuis 1968 et devra rouler "à tâtons", avec la plus grande prudence, sur les quelque 275.000 pavés humides, boueux et donc glissants, qui la composent.

Pour éviter des chutes, comme celle qui a grièvement blessé Wout van Aert dans À travers les Flandres, une chicane va être installée à l'entrée de la célèbre Trouée pour freiner le peloton. "On estime qu'on peut diviser par deux la vitesse. Normalement, ils arrivent à 60 km/h. Si on arrive à les faire rentrer à 30-35 km/h ce sera moins risqué", a annoncé le directeur de la course, Thierry Gouvenou.

Malgré cette précaution, souhaitée par les coureurs, il y a fort à parier que, comme pour les 44 premiers passages, le secteur tortueux et piégeux laissera seulement les plus forts à la lutte pour la grande bagarre. C'est la dure loi d'Arenberg.


Yohan ROBLIN

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