Des JO d'hiver de Pékin sous le signe du Covid

Le dopage s'invite aux JO de Pékin : l'affaire Kamila Valieva en 4 questions

Yohan ROBLIN
Publié le 12 février 2022 à 12h42
La patineuse russe Kamila Valieva s'est entraînée normalement à Pékin, le 11 février 2022.

La patineuse russe Kamila Valieva s'est entraînée normalement à Pékin, le 11 février 2022.

Source : ANNE-CHRISTINE POUJOULAT / AFP

Kamila Valieva a été testée positive à la trimétazidine, une substance interdite, avant les JO d'hiver.
Produit de la rigoureuse école Tutberidze, la patineuse russe a remporté l'épreuve par équipes à Pékin.
Sa participation au concours individuel, pour lequel elle est l'archifavorite, est compromise.

Le spectre du dopage rôde sur les Jeux de Pékin. Après avoir ébloui le monde entier, en offrant l'or olympique à son pays lors de l'épreuve par équipes, la toupie russe Kamila Valieva est prise au milieu d'une affaire de dopage. La prodige du patinage, à qui l'on promet le titre olympique en individuel sur la glace chinoise, a fait l'objet d'un contrôle antidopage positif fin décembre au  trimétazidine, un mois et demi avant les JO d'hiver. L'information avait fuité dans la presse, elle a été confirmée, vendredi 11 février, par l'ITA, l'instance chargée des contrôles antidopage durant la quinzaine olympique. 

Qui est Kamila Valieva ?

Kamilia Valieva n'est pas n'importe qui. Âgée de 15 ans seulement, l'adolescente russe est le dernier visage à succès de l'usine à championnes moscovite de la réputée et sévère Eteri Tutberidze. L'école de Sambo 70, à Moscou, règne sans conteste sur le patinage féminin actuel. Elle a eu pour élèves Ioulia Lipnitskaïa, médaillée d'or par équipes à Sotchi en 2014, Evgenia Medvedeva, championne du monde en 2016 et 2017 et vice-championne olympique aux JO 2018, et Alina Zagitova, titrée à Pyeongchang et championne du monde en 2019. Engagées à Pékin au côté de Valieva, Anna Shcherbakova, championne du monde en titre, et Alexandra Trusova, médaillée de bronze européenne et mondiale, en sont les têtes d'affiche de cette nouvelle génération. 

Parmi toutes ces étoiles, la native de Kazan est celle qui brille le plus. Invaincue pour son premier hiver sur le circuit senior, elle a enchaîné les succès en Grands Prix, remporté les championnats de Russie et a survolé les championnats d'Europe de Tallinn, en Estonie, mi-janvier. La championne du monde juniors 2020 a déjà établi neuf records du monde au cours de sa jeune carrière. Elle s'est emparée des trois records du monde de points depuis le début de la saison : les programmes court, libre et les scores totaux. Elle est aussi devenue la première femme à franchir le seuil symbolique de 90 points dans un programme court.

De quoi faire d'elle, logiquement, l'une des principales athlètes à suivre en Chine. Au cours de l'épreuve par équipes, qu'elle a remportée avec le Comité olympique russe, elle a été époustouflante tant sur le programme court, en frôlant son récent record du monde, que le programme libre, reléguant la Japonaise Kaori Sakamoto, deuxième, à une trentaine de points. Sur la glace pékinoise, elle en a profité pour signer les tout premiers quadruples sauts féminins de l'histoire olympique.

Que reproche-t-on à la patineuse ?

On voyait alors Kamila Valieva marquer la quinzaine olympique. Ce qu'on ne savait pas, c'est de quelle manière. Quelques jours après avoir fait sensation sur la patinoire du Palais omnisports de Pékin, elle se retrouve au cœur d'une retentissante affaire de dopage, après avoir été contrôlée positive à la trimétazidine. L'affaire a éclaté, mercredi 9 février, lorsque le Comité international olympique (CIO) a annoncé le report de la cérémonie des médailles de l'épreuve par équipes, qui était prévue la veille, pour des raisons "juridiques". Une décision pour le moins inhabituelle liée à un test antidopage positif de la jeune patineuse russe. 

Ce contrôle impromptu a été réalisé, le 25 décembre 2021, au cours des championnats de Russie, par l'Agence antidopage russe, en dehors du programme antidopage des Jeux olympiques. Rusada, dont la réputation a été ternie par des scandales de dopage à répétition, n'a reçu la notification de ce test positif qu'au lendemain du concours par équipes, qui a titré le Comité russe olympique, mardi 8 février. Elle a alors immédiatement suspendu, à titre provisoire, Valieva. Cette dernière "a fait appel devant la Rusada le 9 février et une audience a eu lieu le jour-même", a détaillé l'ITA dans un communiqué, rappelant la chronologie de l'affaire. "Dans la soirée du 9 février, la Rusada a décidé de lever la suspension provisoire de l'athlète, lui permettant ainsi de continuer à participer aux JO."

La patineuse russe Kamila Valieva lors de l'épreuve olympique par équipes à Pékin, le 6 février 2022. - SEBASTIEN BOZON / AFP

Du coup, Kamila Valieva "a le droit de s'entraîner et de participer aux compétitions sans restrictions, sauf si le Tribunal arbitral du sport en décide autrement", a fait savoir le Comité olympique russe (ROC) vendredi. Elle a pris part aux deux entraînements organisés à Pékin. Après une brève apparition sur la glace olympique, où elle s'est contentée de quelques sauts d'échauffement, la patineuse est revenue s'entraîner cette fois sur la patinoire d'entraînement. 

Néanmoins, "parce qu'une décision est nécessaire avant" le début du concours individuel, programmé les mardi 15 et jeudi 17 février, où la Russe vise l'or olympique, "le CIO va exercer son droit à faire appel sans attendre la décision motivée de Rusada", a annoncé l'ITA. Un recours auprès du Tribunal arbitral du sport (TAS) auquel l'Union internationale de patinage (ISU) et l'Agence mondiale antidopage (AMA) se sont jointes dans la foulée. Et pour cause, cette affaire fait écho au vaste scandale de dopage d'État et de tricheries, qui a valu à la Russie en 2020 une exclusion pour deux ans des grandes compétitions internationales et dont Moscou dément la réalité. 

Quel est le produit incriminé ?

Si on est à mille lieues du cocktail de stéroïdes injecté aux athlètes russes à Sotchi ou de l'EPO utilisé dans les disciplines d'endurance, la présence de la trimétazidine, identifié dans le test antidopage de Kamila Valieva, interroge malgré tout. Ce médicament, interdit par l'Agence mondiale antidopage (AMA) depuis 2014, est utilisé pour soulager les angines de poitrine. Il sert aussi, dans certains cas, à lutter contre des baisses de l'acuité visuelle ou des vertiges, auxquels les patineuses peuvent être soumises. La molécule, qui améliorerait la circulation sanguine, est rangée par l'AMA sous la catégorie des modulateurs hormonaux et métaboliques. La substance est toutefois rarement détectée dans un cadre sportif. 

Son éventuel effet dopant est d'ailleurs rejeté par certains scientifiques. "Les nombreux effets secondaires de type parkinsoniens ne semblent pas être de nature à favoriser un usage chez les sportifs", soulignait en novembre 2020 le pharmacien et toxicologue Pascal Kintz dans la revue Toxicologie Analytique et Clinique, évoquant les risques de "troubles de la marche", "de chute" et "d'hallucinations". En février 2021, une étude russe publiée dans l'Asian Journal of Sports Medicine relevait "un manque de preuves" sur l'action dopante de la trimétazidine. Sa présence dans la liste des produits interdits avait été contestée devant le TAS par le lutteur français Zelimkhan Khadjiev, qui avait été contrôlé positif à cette substance en 2019. En vain. 

Que risque Kamila Valieva ?

En premier lieu, le Tribunal arbitral du sport va devoir déterminer si la patineuse russe, soutenue par le Kremlin, a le droit de participer à l'épreuve individuelle, les 15 et 17 février. Son jury notifiera sa décision aux parties concernées lundi 14 février. Il est toutefois improbable de voir le TAS lui faire une fleur. Sauf surprise, l'instance arbitrale devrait désavouer Rusada, privant ainsi l'ado de Kazan de la suite des Jeux. Par ailleurs, si cette décision intervient, elle verra tous les titres, qu'elle a gagnés depuis son contrôle antidopage positif, soit depuis le 25 décembre, lui être retirés. En ce qui la concerne, il s'agit des championnats de Russie, du championnat d'Europe et de l'or olympique par équipes.

Il sera ensuite question de déterminer les conséquences pour le Comité olympique russe, qui pourrait être dépossédé du titre olympique. Ce à quoi s'oppose le ROC. "Les résultats de l'athlète et de son équipe pendant les Jeux olympiques ne sont pas soumis à un passage en révision automatique", a-t-il insisté, précisant que les contrôles de Kamila Valieva après les championnats d'Europe et durant les JO, sont ressortis négatifs. Son président, Stanislav Pozdnyakov, a aussi mis en doute le timing de l'annonce. "Les délais d'analyse de l'échantillon soulèvent des interrogations sérieuses", a-t-il affirmé, s'étonnant que "quelqu'un a retenu l'échantillon jusqu'à la fin de la compétition de patinage par équipes".

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Un sacré casse-tête en prévision, d'autant qu'il existe un flou réglementaire et juridique. Dans ses statuts, l'Union internationale de patinage (ISU) ne prévoit de disqualification collective qu'en cas de contrôle positif durant une compétition. De fait, une fois la décision du TAS connue, le CIO devra trancher, sans avoir de point de référence. Un verdict que suivront les États-Unis, le Japon et le Canada. Respectivement deuxième, troisième et quatrième, ils pourraient porter réclamation pour récupérer une médaille. 

De la même façon, il n'y a aucune jurisprudence pour un cas tel que celui de Kamila Valieva. Juridiquement, son jeune âge - moins de 16 ans - en fait une "personne protégée", d'après l'Agence mondiale antidopage. Ce statut, introduit début 2021, implique des dispositions particulières, comme une enquête pour évaluer le niveau d'implication de son encadrement. Outre la confidentialité autour de son contrôle (qui n'a pas été respectée), elle pourrait prétendre à une sanction allégée, allant d'une "réprimande" à "deux ans de suspension", contre quatre pour un adulte. Voilà qui ne redorerait pas l'image, déjà ternie, du sport russe.


Yohan ROBLIN

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