#PerriScope n°16 - Des fonds chinois et américains vont-ils en profiter pour faire leur marché en Europe ?

Pascal Perri, économiste
Publié le 30 avril 2020 à 11h39
#PerriScope n°16 - Des fonds chinois et américains vont-ils en profiter pour faire leur marché en Europe ?

Source : LCI

LE TEMPS DES PRÉDATEURS - Limiter les intrusions financières dans les entreprises et notamment les fleurons nationaux fragilisés par la pandémie, c'est également la mission des gouvernements. Si certains pays ont d'ores et déjà fait savoir qu'ils ne laisseraient pas des pays comme la Chine ou les Etats-Unis faire leur marché chez eux, au niveau européen, les mesures tardent. L'analyse de Pascal Perri, économiste.

La France renforce les procédures de contrôle des investissements non européens dans les entreprises françaises, en particulier dans les secteurs présentés comme stratégiques. Un contrôle de l’Etat sera déclenché non plus à partir de 25% de prise de participation dans le capital de ces entreprises mais dès la barre des 10%. En réalité, dans une entreprise, le pouvoir est fonction de la géographie du capital. A titre d’exemple, dans des sociétés où le capital est très morcelé, une participation de 10% peut donner un pouvoir  de contrôle ou de nuisance suffisant pour orienter les décisions. En ces temps d’incertitude, des entreprises présumées solides peuvent éprouver des difficultés. Certaines pourraient être tentées d’aliéner des actifs stratégiques pour obtenir un concours financier de court terme. Même si ce risque est contenu en raison du soutien des banques et de l’Etat, il n’est pas totalement nul. Des fonds vautours, des prédateurs observent le marché. Les yeux se tournent vers… les Etats-Unis et la Chine. 

La société américaine Teledyne s’était portée acquéreur du français Photonis avant la crise virale. Photonis est un spécialiste mondial de l’imagerie médicale et de la vision  nocturne. Son savoir faire est stratégique pour la défense nationale. Après la cession très controversée de la branche énergie d’Alstom à General Electric en 2014, les pouvoirs publics sont placés sous le regard de l’opinion. On ne peut tout à la fois vouloir défendre la souveraineté française dans des secteurs stratégiques et laisser filer des entreprises et des compétences précieuses. 

Le cheval de Troie de la Chine en Europe

Un coup d’œil vers l’Ouest, un autre encore plus appuyé à l’Est ! La Chine mène une politique d’influence en direction de l’Union européenne. La Tchéquie a pris la tête d’un petit groupe de pays européens proches de Pékin. Les Chinois utilisent ce groupe comme un cheval de Troie. Ils accordent des largesses aux capitales qui participent à cette alliance d’opportunité comme ils ont cherché à utiliser l’Italie, la troisième économie de la zone euro pour consolider en Europe les nouvelles routes de la soie. L’influence chinoise est parfois très visible. Ainsi en Tchéquie, au mois de décembre dernier, un site révèle l’existence d’un réseau constitué de personnalités, journalistes, experts, universitaires, chargés de relayer dans la société tchèque les messages d’influence du régime chinois ! Tous ces éléments incitent à la prudence. 

Les technologies, les expertises sont le pétrole du 21e siècle. Luigi Di Maio le ministre italien des affaires étrangères a d’ailleurs pris la parole sur le terrain de la souveraineté : l’Italie "ne deviendra pas le supermarché des autres pays comme en 2008", a t-il lancé en affirmant que le pays protégerait ses actifs stratégiques. Même tonalité coté français, on ne fait pas son marché comme on le souhaite chez nous dit-on dans l’entourage du ministre Le Maire, invité hier de LCI. 

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Comment qualifier la politique de l’Union européenne dans le domaine de la souveraineté économique ? Naïve, décalée, inadaptée ? L’idéal de concurrence pure et parfaite, l’esprit de l’U.E, ne résistent pas longtemps à l’épreuve des faits. Non seulement ce concept purement abstrait est totalement livresque mais il nous a conduit à des erreurs d’appréciation. Tous les grands ensembles économiques protègent leurs actifs stratégiques. Deux exemples : Le gouvernement fédéral américain ne se privera pas d’aider Boeing en apportant un concours financier robuste à la branche militaire de l’avionneur (ce qui revient à voter une subvention à Boeing). L’entrée sur le marché chinois est conditionnée à des contraintes de partage du pouvoir et du capital avec des actionnaires locaux. La Chine qui peut s’appuyer sur des Fonds souverains puissants, elle, ne prend pas de gants pour mener à bien sa politique d’influence et de contrôle en Europe, dans des secteurs dont nous comprenons aujourd’hui qu’ils sont vitaux. La crise du Coronavirus ne mettra pas un terme à la mondialisation et aux échanges internationaux. Ils sont d’ailleurs source de valeur et de progrès pour tous. En revanche, le coronavirus nous invite à repenser les modalités de cette mondialisation pour la rendre moins asymétrique. Nous avons l’occasion de passer d’une mondialisation subie à une mondialisation maîtrisée. 


Pascal Perri, économiste

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